Je faisais semblant d’être calme, mais à l’intérieur tout tremblait. Ce n’était pas la peur du mariage. C’était la peur du regard de mes enfants. Une peur lourde, poisseuse, impossible à ignorer.
Ils sont arrivés presque en même temps.
Mon fils — sérieux, fermé, toujours prêt à analyser le monde comme un dossier à classer.
Ma fille — fatiguée, avec ce regard qu’ont parfois les enfants devenus adultes trop tôt, ceux qui pensent savoir mieux que leurs parents.
On a parlé de tout et de rien. Du travail, de la météo, de choses sans importance. Chaque phrase glissait à côté de l’essentiel. Puis je me suis levée. Mon cœur battait si fort que j’avais l’impression qu’il allait trahir mon secret avant moi.
— J’ai quelque chose à vous dire, ai-je commencé. Je vais me marier.

Le silence est tombé. Pas un silence de surprise joyeuse. Un silence dur. Tranchant.
Mon fils a posé lentement sa fourchette. Ma fille n’a pas levé les yeux.
— À ton âge ? a-t-il lâché.
— Tu te rends compte de ce que les gens vont penser ? a murmuré ma fille.
— Et l’héritage ? a ajouté mon fils, comme s’il parlait d’un contrat, pas d’une vie.
À cet instant précis, quelque chose s’est brisé en moi. Pas parce qu’ils refusaient de se réjouir. Mais parce que j’ai compris qu’ils ne me voyaient plus comme une femme. J’étais devenue une fonction. Une mère. Une grand-mère. Une gardienne du passé. Pas une personne capable d’aimer.
J’ai essayé d’expliquer. J’ai parlé de cet homme qui me tient la main comme si elle comptait vraiment. De sa façon d’écouter sans corriger, sans juger. De la douceur avec laquelle il me demande ce que je veux, moi — pas ce que je devrais vouloir.
Je leur ai dit que la solitude après la mort de mon premier mari ne disparaît pas avec le temps. Elle s’installe. Elle devient silencieuse. Et c’est justement ce silence qui tue lentement.
— Il cherche sûrement une infirmière, a lancé ma fille.
— Ou un appartement, a ajouté mon fils.
Aucun des deux ne m’a demandé si j’étais heureuse.
Je n’ai pas pleuré. Au contraire. Un calme étrange m’a envahie. Un calme dangereux, presque froid. Et c’est là que j’ai prononcé des mots que je portais en moi depuis trop longtemps :
— Je ne vous demande pas la permission. Je vous demande du respect.
Ils sont partis tôt. La table est restée pleine, les plats refroidissaient, et moi je suis restée seule avec une vérité limpide : aimer à soixante-cinq ans n’est pas une faiblesse. C’est un acte de courage. Parce qu’on sait exactement ce que coûte l’isolement. Parce qu’on n’idéalise plus. Parce qu’on ne promet pas l’éternité, mais la vie tant qu’elle est là.
Une semaine plus tard, mon fils m’a appelée. Sa voix n’était plus la même.
— J’y ai réfléchi… a-t-il dit. J’ai eu peur. Peur que tu sortes du rôle que j’avais choisi pour toi.
J’ai souri. Pas parce que tout était réglé. Mais parce que la vérité avait enfin été dite.
L’amour n’a pas de limite d’âge. Les limites appartiennent à la peur. À l’égoïsme. À cette habitude cruelle de croire que la vie des parents est déjà terminée.
Le mariage aura lieu. Petit. Chaleureux. Avec un photographe et ce restaurant discret que nous avons choisi ensemble. Et ceux qui pensent qu’à soixante-cinq ans il est trop tard pour recommencer… se sont simplement résignés bien trop tôt.