Six mois jour pour jour. Six mois depuis l’accident. Le bus scolaire, le camion, les flammes. On lui avait répété que personne n’avait survécu. On lui avait remis un petit cercueil fermé. Trop vite. Trop proprement.
Depuis, chaque semaine, il revenait déposer des roses rouges sur la pierre froide gravée du nom de son fils. Il ne pleurait plus vraiment. Il se vidait.

Ce jour-là, pourtant, une silhouette se tenait devant la tombe.
Un garçon maigre, trempé jusqu’aux os, vêtu de vêtements trop grands et déchirés. Il s’appuyait sur une béquille bricolée avec un morceau de bois et du fil de fer. Ses épaules frissonnaient sous la pluie.
Il se retourna lentement.
— Papa… je suis vivant.
Les roses glissèrent des mains d’Alex.
Cette voix. Ce timbre fragile, presque familier. Mais le visage… non. Ce n’était pas le visage de son fils. Les traits étaient différents. Plus marqués. Plus durs.
— C’est impossible, murmura-t-il. J’ai assisté aux funérailles. J’ai vu le cercueil descendre en terre.
Le garçon s’approcha d’un pas hésitant.
— Maman t’appelait “Sacha” quand elle était en colère.
Le cœur d’Alex s’arrêta net. Ce surnom n’était connu que d’eux trois. Personne d’autre.
— Qui t’a dit ça ? répondit-il d’une voix tremblante.
— J’étais au fond du bus… Je me souviens du feu. De la fumée. Quelqu’un m’a tiré par la fenêtre brisée. Je me suis réveillé à l’hôpital. Sans papiers. Sans nom. On m’a dit que mes parents avaient déjà été informés de ma mort.
Le monde bascula une seconde fois.
Des détails qu’il avait refoulés refirent surface : le cercueil fermé, l’insistance de l’assurance, la rapidité du virement. Son associé, toujours pressé de “tourner la page”.
— Comment t’appelles-tu ? demanda-t-il, presque sans voix.
— À l’hôpital, ils m’ont appelé Nicolas. Mais toi… tu m’appelais Téo.
La pluie redoubla, comme si le ciel voulait étouffer cette scène.
— Dis-moi quelque chose que lui seul savait.
Le garçon ferma les yeux.
— Tu m’as promis qu’à mes dix ans, on irait en Norvège voir les aurores boréales. Tu as dit que ce serait notre secret, parce que maman détestait le froid.
Alex chancela. Cette conversation avait eu lieu tard le soir, autour d’un bol de glace fondue, dans la cuisine silencieuse. Personne n’aurait pu l’inventer.
Puis vint la phrase qui le glaça.
— Un homme en costume gris est venu me voir. Il m’a dit de me taire. Que c’était mieux comme ça. Que tu ne supporterais pas un fils… brisé.
Le garçon tapota doucement sa béquille.
— Il a dit que c’était plus simple de me laisser mort.
Un vertige violent s’empara d’Alex.
Si son fils avait survécu, l’assurance avait versé des millions à tort. Un scandale financier. Des actions en chute libre. Une réputation détruite. Quelqu’un avait choisi le silence. Quelqu’un avait enterré la vérité… et presque un enfant vivant avec elle.
— Je n’ai jamais voulu ça… souffla-t-il.
Le garçon ne pleurait pas. Il le regardait avec une prudence douloureuse, celle d’un enfant trop longtemps abandonné.
— Je ne suis pas venu pour l’argent, dit-il doucement. Je voulais juste que tu saches que je respire encore.
À cet instant, Alex comprit que l’horreur n’était pas l’idée d’une imposture. L’horreur était la possibilité qu’un système entier ait jugé son fils plus rentable mort que vivant.
Il tomba à genoux dans la boue, indifférent à la pluie glacée.
Pour la première fois depuis six mois, il ne ressentait plus seulement le vide. Il ressentait la peur — la peur de perdre une seconde fois un enfant qui, peut-être, n’avait jamais cessé d’exister.
Et cette peur avait plus de poids que toutes les fortunes du monde.