La ville vibrait comme une machine sous tension.

Klaxons, écrans lumineux, notifications urgentes. Tout allait trop vite. Toujours trop vite.Thomas conduisait avec l’esprit ailleurs. Un rendez-vous crucial. Un contrat capable de changer sa carrière. Son téléphone s’illumina. Instinctivement, ses yeux glissèrent vers l’écran.

Une seconde.

Puis le crissement brutal des freins.
Un choc sourd.
Un silence irréel.

Devant la voiture, une petite fille.

Manteau jaune pâle. Petites baskets blanches. Elle était allongée sur l’asphalte, immobile.

Le monde bascula.

Thomas sortit en tremblant. Son cœur cognait si fort qu’il en avait la nausée. Pas de sang. Pas de cri. Juste cette immobilité insupportable.

— Ouvre les yeux… je t’en supplie…

Des passants accoururent. Une ambulance fut appelée. Les secondes semblaient s’étirer comme des heures. Il la prit délicatement dans ses bras et la posa à l’arrière de la voiture, incapable de la quitter du regard.

Et soudain… ses paupières frémirent.

Elle ouvrit les yeux.

Un regard immense, fragile, étrangement calme.

Puis, lentement, elle glissa sa petite main dans la sienne et y déposa quelque chose.

Un bout de papier plié plusieurs fois.

Ses doigts tremblaient en le dépliant.

Écriture enfantine, maladroite :

« Si je meurs, appelez mon papa. Il dit que je ne compte pas. Mais peut-être que s’il m’arrive quelque chose, il sera triste. »

Un numéro de téléphone était inscrit en dessous.

Un frisson glacial traversa Thomas.
L’accident lui paraissait soudain presque secondaire.
Ce qui le terrifiait, c’était cette phrase.

— Pourquoi tu as ça sur toi ? demanda-t-il d’une voix brisée.

La petite haussa légèrement les épaules.

— Comme ça… quelqu’un saura que j’existe.

Les secours arrivèrent rapidement. Les médecins confirmèrent qu’elle avait surtout eu peur, quelques contusions, rien de grave physiquement.

Mais dans la main de Thomas, ce papier pesait plus lourd qu’un verdict.

Il composa le numéro.

Longue sonnerie.

Enfin, une voix d’homme, sèche :

— Oui ?

— Votre fille a été renversée par une voiture… elle est à l’hôpital…

Un silence. Puis, froidement :

— Je n’ai pas le temps pour ça. Débrouillez-vous.

Et la ligne coupa.

C’était donc cela.

Dans le couloir de l’hôpital, la petite fille était assise, les bras serrés autour d’elle-même. Personne ne courait vers elle. Personne ne prononçait son prénom avec panique.

Thomas sentit quelque chose se briser en lui.

Il avait failli lui prendre la vie par distraction.
Mais quelqu’un d’autre lui avait déjà volé bien plus — le sentiment d’être aimée.

Le soir même, lorsque l’assistante sociale parla de placement temporaire, il resta silencieux un long moment. Son regard se posa sur la porte de la chambre où elle se reposait.

— Que faut-il pour que je puisse m’occuper d’elle ? demanda-t-il enfin.

Ce n’était pas de la culpabilité.
C’était une décision.

Lorsqu’il entra dans sa chambre, elle fixait le plafond, comme si elle s’attendait déjà à être oubliée.

— Tu vas partir aussi ? murmura-t-elle.

Il s’assit près d’elle.

— Non. Je reste.

Parfois, une seconde d’inattention peut détruire une existence.

Et parfois, cette même seconde peut révéler une vérité insupportable : la pire collision n’est pas celle d’une voiture contre un corps…

C’est celle d’un enfant contre l’indifférence.

Un an plus tard, dans son portefeuille, Thomas conservait un autre petit mot, écrit avec application :

« Merci de m’avoir vue. »

Depuis ce jour, il n’a plus jamais regardé son téléphone en conduisant.

Et il n’a plus jamais permis qu’un enfant doute de sa valeur.

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