La soirée devait être banale.

Un passage rapide au supermarché, un emballage familier, des blancs de poulet bien roses — ceux que l’on achète presque machinalement, sans jamais se poser de questions. Rien d’inhabituel. Juste le dîner.
Je mets la viande dans l’évier, j’ouvre l’eau… et là, quelque chose cloche.

Le blanc de poulet commence à se désagréger entre mes doigts. Pas à se couper, pas à se déchirer au couteau. Non. Il se défait tout seul. En fines fibres, longues et molles, comme un tissu usé. La texture est étrange, presque inquiétante. À cet instant précis, une pensée brutale surgit : ce n’est pas normal.

Première réaction : il est avarié.
Deuxième : un produit bourré de traitements.
Puis vient la plus dérangeante : et si c’était devenu normal ? Et si nous mangions ça depuis longtemps… sans jamais regarder de près ?

Quelques recherches suffisent pour faire monter l’angoisse. Ce phénomène a un nom. On parle de « blanc de poulet fibreux » ou « boisé ». Visuellement correct. Pas d’odeur suspecte. Date de péremption respectée. Et pourtant, à l’intérieur, la structure est altérée. Les fibres musculaires sont déformées, comme si la viande avait été poussée au-delà de ses limites naturelles.

Pourquoi cela arrive-t-il ?
Croissance accélérée des volailles. Production sous pression. Course au rendement, pas à la qualité. Les poulets grandissent trop vite, plus vite que leurs muscles ne peuvent se développer correctement. Le résultat ? Une viande qui ressemble à de la nourriture… mais qui n’en a plus vraiment le comportement.

Et une question s’impose, lourde, presque dérangeante :
Si la viande change déjà à ce point dans sa structure, qu’est-ce qui change encore sans que nous le voyions ?

Pendant des années, on nous a répété que le blanc de poulet était sain, léger, riche en protéines. Il est devenu le symbole de l’alimentation « équilibrée ». On le donne aux enfants, aux sportifs, aux personnes fragiles. On lui fait confiance sans réfléchir. Et c’est précisément pour cela que ce moment, face à l’évier, est si troublant. Ce n’est pas une question de goût. C’est une question de confiance.

Le plus dérangeant, c’est que ce type de viande est souvent considéré comme consommable. On peut la cuire, la griller, la frire. Elle n’est pas forcément dangereuse. Mais « comestible » ne signifie pas « acceptable ».
Manger par habitude, est-ce encore un choix ?

En regardant ce blanc de poulet se défaire sous l’eau, une pensée m’a glacée : si je l’avais posé directement dans la poêle, je n’aurais rien remarqué. Les fibres auraient disparu sous les épices, la sauce, la croûte dorée.
Combien de fois avons-nous mangé cela sans le savoir ?

Depuis ce jour, le poulet n’est plus un aliment anodin. Chaque morceau soulève un doute. Trop mou ? Trop lisse ? Étrangement volumineux ?
Ce qui était un geste quotidien est devenu une interrogation.

Parfois, le choc ne vient pas d’un scandale ou d’un titre alarmant. Parfois, il surgit discrètement. Dans une cuisine. Sous un filet d’eau. Au moment précis où l’on voulait simplement préparer un repas — et où l’on se retrouve à se demander ce que nous mettons vraiment dans nos assiettes, et pourquoi nous avons cessé de poser des questions.

Et vous…
Vous l’auriez mangé ? Ou auriez-vous préféré détourner le regard, comme tant d’autres fois ?

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