Le geste était familier, presque automatique. Le corps se souvient avant l’esprit. Il ne connaît pas le mot « dernière ». Il connaît seulement la répétition : lancer, attendre, sourire. Le bâton a traversé l’air, léger, vivant, chargé de joie. À cet instant, le monde semblait simple. Comme toujours avec elle.
Cette fois pourtant, quelque chose s’est brisé.
Luna est partie en courant, fidèle à elle-même. Sans hésiter. Sans peur. Avec cette confiance absolue que seuls les animaux possèdent, cette certitude muette que la vie vaut la peine d’être vécue jusqu’au bout. Puis le silence. Pas un silence paisible, non. Un silence lourd, brutal, qui s’abat sur la poitrine et coupe le souffle.
Je l’ai appelée. Une fois. Puis encore.
Son nom est resté suspendu dans l’air, sans réponse. Luna n’est pas revenue. Son cœur s’est arrêté quelque part entre l’élan et la joie. Et le mien s’est fissuré au même instant, comme si on l’avait frappé de l’intérieur.

On dit parfois : « Ce n’était qu’un chien. »
Quelle phrase vide. Presque insultante. Comment réduire à « qu’un » être qui partageait mes nuits, qui sentait ma tristesse avant même que je la comprenne, qui restait quand le monde entier semblait se retirer ? Luna n’était pas un chien. Elle était mon ombre. Mon refuge. Mon calme. Un petit miracle sauvage qui savait aimer sans conditions.
Elle me comprenait sans mots. Elle savait quand parler était inutile. Quand il suffisait de rester là, contre moi, et de respirer ensemble. Les nuits calmes comme les tempêtes violentes, elle ne s’éloignait jamais. Quand tout se rétrécissait autour de moi, Luna rendait l’espace à nouveau habitable.
Nous avons traversé tant de choses ensemble. La fatigue. Les peurs silencieuses. Les jours où se lever demandait un courage immense. Elle ne me sauvait pas de façon spectaculaire. Elle ne promettait rien. Elle existait, simplement. Et c’était déjà énorme.
Aujourd’hui, la laisse pend immobile. Un objet banal devenu symbole d’absence. La maison est trop calme. Les pas familiers ne résonnent plus. Les matins commencent sans attente joyeuse. Les soirées se terminent sans cette chaleur au pied du canapé. Trop de place. Trop de silence. Trop de souvenirs.
Je me surprends encore à attendre. À croire qu’elle va pousser la porte, incliner légèrement la tête, comme pour s’excuser du retard. La raison sait que cela n’arrivera pas. Le cœur, lui, refuse d’y croire.
Le chagrin ne crie pas. Il murmure. Il revient par vagues. Parfois il submerge, parfois il laisse respirer — mais il ne disparaît jamais vraiment. Dans chaque vague, il y a Luna. Son regard. Sa loyauté. Comme si, même maintenant, elle me disait que je tiendrai. Même sans elle.
Dors en paix, Luna.
Tu as été mon plus beau cadeau. Pas pour ce que tu faisais, mais pour ce que tu étais. Ma compagne la plus fidèle, sans conditions, sans promesses.
Tu n’as pas disparu. Tu as changé de forme.
Tu vis désormais dans chaque battement de mon cœur.
À jamais mon trésor.