Je suis restée longtemps debout dans la cuisine, le téléphone à la main, comme si l’écran allait me dire la vérité que je n’osais pas entendre.

J’ai tapé des mots au hasard, presque honteuse de mes propres pensées :
« Objet dur offert par des voisins étrangers ».
« Œuf noir sans odeur ».
« Nourriture étrange Asie ».

Au début, les résultats semblaient absurdes. Puis ils sont devenus inquiétants. Objets rituels. Curiosités anciennes. Choses qui n’ont rien à faire dans une cuisine ordinaire. Une angoisse sourde s’est installée. Et si ce n’était pas de la nourriture ? Et si j’avais accepté quelque chose que je n’aurais jamais dû toucher ?

Puis une image est apparue.
J’ai senti mon souffle se bloquer.

Même forme. Même couleur sombre, presque irréelle. Cette même impression dérangeante, comme si l’objet refusait d’être compris. Le nom, lui, était étonnamment calme : l’œuf de cent ans.

J’ai relu la description plusieurs fois. Mon esprit résistait. Un œuf conservé pendant des mois, parfois plus d’un an. Le blanc devient translucide, brun foncé, presque comme du verre ancien. Le jaune se transforme en une masse dense, crémeuse. Pour certains, c’est un trésor culinaire. Pour d’autres, une vision insupportable.

J’ai ressenti un soulagement, oui.
Mais aussi un frisson. Car quelques minutes plus tôt, j’étais persuadée de tenir quelque chose de malsain, presque interdit.

Les visages de mes voisins me sont revenus en mémoire. Leurs sourires sincères. Leur tranquillité. Ils ne plaisantaient pas. Ce n’était ni une provocation ni une blague. C’était un cadeau. Un geste de partage. Et moi, je l’avais accueilli avec la peur au ventre.

Ce qui m’a le plus troublée, ce n’est pas l’œuf.
C’est le silence.

Ils n’ont rien expliqué. Pas un mot. Comme s’ils me laissaient seule face à un choix invisible : rejeter ce qui me fait peur ou essayer de comprendre. Fermer la porte… ou l’ouvrir un peu plus.

Je me suis surprise à penser : combien de fois croyons-nous que notre normalité est universelle ? Combien de fois confondons-nous l’inconnu avec le danger ?

Ce soir-là, je n’ai pas goûté.
Je n’en ai pas eu le courage. J’ai rangé le paquet tout au fond du réfrigérateur, et je n’ai presque pas dormi. Ce n’était pas le goût qui me hantait. C’étaient les regards. Le mien, méfiant. Le leur, ouvert, confiant.

Le lendemain, nous nous sommes croisés dans l’ascenseur.
— Alors, c’était bon ? ont-ils demandé avec un sourire.

J’ai hésité. Mentir aurait été plus simple. Mais la vérité est sortie toute seule :
— J’ai eu peur. Je ne savais pas ce que c’était.

Ils ont éclaté de rire. Pas un rire moqueur. Un rire humain. Puis ils ont raconté. Leur enfance. Les fêtes familiales. La grand-mère qui disait que ce plat se mange lentement, avec respect, comme une mémoire transmise, pas comme une curiosité.

L’ascenseur n’a mis qu’une minute à monter.
Mais en une minute, des murs entiers sont tombés.

Peut-être que ce qui nous choque n’est pas la nourriture étrangère.
Peut-être que ce qui nous effraie vraiment, c’est l’idée que le monde est plus vaste que nos habitudes. Que derrière une porte inconnue, il n’y a pas une menace, mais une autre manière de vivre.

Je ne sais pas si je goûterai un jour cet œuf. Peut-être jamais.
Mais je sais une chose : ce soir-là, on ne m’a pas offert quelque chose de dur et d’étrange.
On m’a offert un rappel brutal : la peur commence souvent là où la curiosité s’arrête.

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