Lucas eut envie de sourire amèrement. En une seconde, son esprit dressa la liste familière des raisons de refuser : la douleur qui ne le quittait plus, la fatigue, les regards insistants, les chuchotements derrière son dos, son reflet déformé dans les surfaces brillantes de la salle. Tout ce qu’il avait construit ces derniers mois pour se protéger se dressa en lui comme un mur.

— Tu n’as aucune idée de ce que tu me demandes, murmura-t-il.
Elena ne recula pas. Elle ne baissa pas les yeux, ne chercha pas les mots « justes ». Elle fit quelque chose de bien plus déroutant : elle lui tendit la main. Calmement. Fermement. Comme on le ferait avec un égal.
— Et toi, tu n’as aucune idée du nombre de fois où on m’a dit que je n’y arriverais jamais, répondit-elle.
Je suis née avec des ligaments abîmés. Les médecins ont dit à ma mère que je boiterais toute ma vie. La danse était interdite. Courir aussi. J’avais une liste d’interdictions plus longue que celle des possibles.
Lucas regarda ses jambes. Ses talons. Sa posture droite.
— Pourtant… tu marches, dit-il.
— Je marche, oui, acquiesça-t-elle. Parce qu’un jour, j’ai compris que vivre selon la peur des autres était pire que tomber.
La musique changea dans la salle. Plus lente. Presque intime. Une mélodie qui n’exigeait pas de pas parfaits, seulement une présence.
Quelque chose se serra en Lucas. Ce n’était pas son corps. C’était sa mémoire. Le souvenir de l’homme qu’il avait été. Décideur. Rapide. Sûr de lui. Celui qui entrait dans une pièce sans jamais se demander comment il serait perçu.
— Les gens regardent, souffla-t-il.
— Qu’ils regardent, répondit Elena. Ils regardent toujours. La vraie question, c’est : qui vit pendant ce temps ?
Elle contourna le fauteuil et se plaça derrière lui. Ses mains se posèrent sur ses épaules. Sans forcer. Sans guider. Juste là.
— Je ne promets pas de miracle, dit-elle doucement.
Je ne suis ni médecin ni magicienne. Je peux juste être à tes côtés. Et si tu veux… on peut bouger. À notre façon.
Lucas ferma les yeux.
À cet instant, la salle disparut. Les lustres, les conversations feutrées, les partenaires d’affaires qui, le lendemain, reprendraient leurs postures de vainqueurs. Il ne resta que le souffle. La musique. Et une sensation étrange : pour la première fois depuis longtemps, il n’observait plus son corps de l’extérieur. Il y était revenu.
Il hocha la tête.
Elena fit doucement osciller le fauteuil au rythme de la musique. Lentement. Presque imperceptiblement. Elle bougeait avec lui, jamais contre lui, comme si c’était le geste le plus naturel du monde.
D’abord, Lucas ressentit la gêne. Puis la chaleur. Puis autre chose. Pas dans ses jambes. Plus profond.
Il réalisa qu’il souriait.
Dans la salle, quelqu’un se tut. Puis un autre. La musique continuait, mais les voix s’éteignirent. Les regards changèrent. Plus de pitié. De la stupeur. Parce que sous leurs yeux se déroulait quelque chose qui ne rentrait dans aucune catégorie.
Un millionnaire en fauteuil roulant ne « tenait pas le coup ».
Il dansait.
Pas malgré tout. Avec.
Quand la musique s’acheva, les applaudissements ne vinrent pas tout de suite. Une seconde de silence. Puis deux. Et soudain, une vague. Désordonnée, maladroite, mais sincère.
Lucas ouvrit les yeux. Pour la première fois depuis des mois, il ne se sentit pas comme un symbole. Ni comme un problème.
— Merci, dit-il, la voix brisée.
Elena se pencha vers lui et murmura :
— Ce n’est que le début.
Plus tard, lorsque les invités furent partis, Lucas resta seul dans la salle. Mais cette solitude-là était différente. Pas vide. Pas glaciale.
Le lendemain, il appela son médecin.
Une semaine plus tard, il entama une nouvelle rééducation. Pas parce qu’il « devait ». Mais parce qu’il en avait envie.
Elena revenait parfois. Ils buvaient un café. Ils ne parlaient ni d’argent ni de diagnostics. Ils parlaient de peur. De choix. De cette facilité avec laquelle le monde efface ceux qui cessent d’être pratiques.
Un an plus tard, Lucas se leva.
Pas avec assurance. Pas avec élégance.
Avec des tremblements. De la douleur. Du soutien.
Et pourtant, ce n’était déjà plus l’essentiel.
Parce qu’il avait compris bien avant :
marcher ne signifie pas vivre.
Et vivre commence parfois par une seule question :
« Tu danses avec moi ? »