Comme la dernière étape avant une rencontre attendue depuis des mois. Larisa Petrovna était allongée sur la table d’examen, un léger sourire aux lèvres, les yeux fixés au plafond. Dans son esprit, cet enfant existait déjà : de petites joues tièdes, des doigts minuscules, une respiration calme près de son lit.

Le médecin se taisait.
Beaucoup trop longtemps.
Le silence dans la pièce devenait lourd, presque étouffant. Elle tenta de plaisanter :
— Alors, docteur… garçon ou fille ?
Aucune réponse. Ses doigts restaient immobiles sur la sonde. Son regard, collé à l’écran, ne trahissait ni joie ni surprise. Seulement une inquiétude qui se transformait, seconde après seconde, en effroi.
— Madame Larisa… — sa voix devint prudente, presque un murmure. — Ce que je vois… ce n’est pas une grossesse.
Elle rit. D’abord doucement. Puis plus fort.
— Voyons, docteur. J’ai eu trois enfants. Je sais ce que je ressens. Je sens même des mouvements.
Il tourna l’écran vers elle.
Il n’y avait pas de silhouette de bébé. Pas de cœur qui battait. Pas de vie.
À la place, une masse sombre, immense, qui occupait presque toute la cavité abdominale.
— C’est une tumeur, dit-il finalement. Et elle est très volumineuse.
Les mots ne pénétrèrent pas tout de suite. Ils se heurtèrent à sa certitude, comme des vagues contre un mur.
— Non… vous vous trompez. Les analyses ont montré une grossesse…
— Certaines tumeurs produisent des hormones semblables à celles de la grossesse. Le corps peut être trompé. Même les sensations de “mouvements” peuvent venir de la pression sur les organes.
Elle regardait l’écran, attendant que l’image change. Qu’une petite main apparaisse. Un profil. Le miracle auquel elle croyait depuis des mois.
Dans sa tête, tout s’effondrait lentement : les chaussettes tricotées, le berceau acheté, les prénoms choisis, les conversations du soir avec cet enfant imaginaire.
— Donc… il n’y a personne ? demanda-t-elle d’une voix devenue étrangement enfantine.
— Non.
La douleur qui l’avait amenée ici cessa d’exister. Une autre douleur la remplaça, plus vive, plus brûlante. Pas dans le ventre, mais quelque part plus profond, là où vivent les espoirs.
Elle se revit, souriante devant les voisins, caressant fièrement son ventre, répétant que Dieu lui offrait un miracle tardif.
Et soudain, elle eut honte. Pas de la maladie. De sa foi.
Le médecin parlait d’une opération urgente, des risques, du fait que la tumeur comprimait déjà ses organes. Mais elle n’entendait qu’une seule phrase : « il n’y a personne ».
Quand on la conduisit vers la chambre, elle murmura à l’infirmière :
— S’il vous plaît… enlevez les petites chaussettes de mon sac. Et le berceau… que mes enfants le reprennent.
L’opération dura plusieurs heures. La tumeur était encore plus grande que prévu. Les chirurgiens travaillaient en silence, conscients qu’il ne s’agissait plus de mois, mais de jours.
À son réveil, son premier geste fut de poser la main sur son ventre.
Il était plat.
Vide.
Elle se mit à pleurer. Pas à cause des points de suture. Pas à cause de la douleur. Elle pleurait comme pleurent les mères qui ont perdu un enfant.
Alors qu’il n’y avait jamais eu d’enfant.
Plus tard, le médecin s’assit doucement près d’elle.
— Vous êtes venue à temps. Un peu plus tard… et nous n’aurions rien pu faire.
Elle hocha la tête, puis murmura :
— Alors… c’était quand même un miracle.
Il la regarda, surpris.
— Quel miracle ?
— Celui d’y avoir cru. Si je n’y avais pas cru, je ne serais jamais venue. J’aurais supporté la douleur en pensant que c’était l’âge. Et je serais morte.
Un autre silence remplit la pièce. Un silence plus léger.
Parfois, le corps trompe l’esprit. Et parfois, l’esprit sauve le corps.
Une semaine plus tard, ses enfants emportèrent le petit berceau. Les chaussettes, elle les garda. Elle les plia soigneusement dans un tiroir.
Non comme le souvenir d’une erreur.
Mais comme la preuve que, même à soixante-six ans, croire à un miracle peut… sauver une vie.