Dès notre tout premier rendez-vous, il m’a regardée avec un sourire sûr de lui et a lâché, presque distraitement :« Tu devrais perdre sept kilos… tu me correspondrais davantage. »

Sept kilos.
Pas « tu es belle ».
Pas « j’aime ton énergie ».
Non. Sept kilos. Comme une correction à apporter. Comme une marge à réduire.

Les deux premières rencontres avec Radim Kovář avaient pourtant été agréables. Restaurant feutré, chaise tirée avec élégance, chemise impeccable, montre coûteuse qui brillait discrètement sous la lumière tamisée. Il parlait de contrats internationaux, de projets immobiliers, de chiffres à six zéros. Il avait l’habitude d’impressionner. Et il le savait.

J’ai quarante-cinq ans. Je ne suis pas mannequin. Je ne l’ai jamais été et je ne l’ai jamais voulu. Je fais du sport, je mange sainement, je prends soin de moi. Je porte une taille 46 et je me sens bien dans ma peau. Du moins… je m’y sentais bien.

Sa phrase a fissuré quelque chose. Pas mon corps. Mon calme.

Pendant une seconde — une seule — je me suis demandé s’il avait raison. Peut-être que je pourrais faire plus attention. Peut-être que je devrais me « perfectionner ».

C’est cette pensée qui m’a choquée. Pas son commentaire. Le fait que j’aie failli y croire.

Au troisième rendez-vous, je suis arrivée avec une robe noire que j’adore. Élégante. Ajustée. Assumée. Et dans mon sac, un mètre ruban.

Nous avons commandé du vin. Il a recommencé à parler de standards, de discipline, de niveau social. « Une femme doit refléter la stature de l’homme avec qui elle est », a-t-il déclaré avec un sérieux presque académique.

J’ai ouvert mon sac. J’ai posé le mètre sur la table.

Il a froncé les sourcils.
« Qu’est-ce que tu fais ? »

« Tu as raison », ai-je répondu calmement. « La compatibilité est essentielle. Mesurons. »

Il a ri, nerveusement.
« Mesurer quoi ? »

Je me suis penchée légèrement vers lui.

« Le tour de ton ego. La largeur de ton esprit. La profondeur de ton respect pour une femme. »

Son visage s’est figé.

« Tu exagères. »

« Non. Je m’adapte à ton langage. Tu parles en chiffres. »

Le silence est tombé entre nous, lourd comme une vérité qu’on ne veut pas entendre.

« Tu prends tout trop personnellement », a-t-il fini par dire.

Bien sûr. Quand un homme juge le corps d’une femme, c’est un conseil rationnel. Quand une femme pose une limite, c’est une réaction émotionnelle.

Je l’ai regardé vraiment pour la première fois. Son ventre soigneusement dissimulé sous une veste sur mesure. Ses cheveux disciplinés par le gel. Son besoin évident de contrôler l’image.

« Tu veux que je réduise mon corps », ai-je murmuré. « Qu’es-tu prêt à agrandir en toi ? »

Il n’a pas su répondre.

Je me suis levée. J’ai payé ma part. Je suis sortie.

L’air froid du soir m’a frappée au visage comme une claque salutaire. Je me suis mise à rire — pas d’un rire nerveux, mais d’un rire lucide.

Sept kilos.

Combien de femmes s’efforcent chaque jour de devenir plus petites ? Moins visibles. Moins exigeantes. Moins encombrantes. Pour correspondre à des hommes qui, eux, refusent de grandir.

Quelques jours plus tard, il m’a envoyé un message :
« Je voulais juste t’aider à devenir la meilleure version de toi-même. »

La meilleure version selon qui ?

Je n’ai pas répondu.

Mon corps n’est pas un chantier.
Mon existence n’est pas un projet d’optimisation.
Je ne suis pas une variable à ajuster pour flatter l’orgueil de quelqu’un.

À quarante-cinq ans, je porte des rides, des cicatrices, des souvenirs, des victoires silencieuses. Ce corps a traversé des tempêtes, aimé, perdu, recommencé. Il n’a pas besoin d’être réduit pour être digne.

Le mètre est toujours dans mon sac. Pas pour mesurer ma taille.

Mais pour me rappeler que ma valeur ne se calcule pas en centimètres.

Et que je ne me réduirai jamais pour entrer dans l’étroitesse d’un homme qui a peur d’une femme entière.

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